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12 novembre 1980

Submitted by on jeudi, 12 novembre 2020No Comment

Comment imaginer ce mercredi 12 novembre 1980 ce qu’un simple coup de téléphone en fin de journée allait représenter pour le reste de ma vie ?

«Manuel, ta Maman est morte…»

Je l’avais quittée à peine une heure auparavant sur son lit de douleur à l’hôpital cantonal de Genève. Elle était inconsciente et respirait si bruyamment et avec tant de difficultés que j’avais ressenti le besoin de faire une pause et d’aller prendre une douche avant que de revenir auprès d’elle.

Cela ne faisait que 3 jours qu’un médecin m’avait dit la vérité, soit que sa fin était proche, toute proche. C’est sans doute étrange à lire car près de 5 ans s’étaient écoulés après la découverte de son cancer du sein.

J’étais perdu, il était si difficile d’envisager ma vie sans elle.. elle avait survécu à tant d’opérations, pourquoi maintenant ?

Je n’avais que 19 ans et après la mort de mon grand-père adoré, 12 mois plus tôt et de ma grand-mère adorée, son épouse, il y avait juste 6 mois, c’était ma maman que l’on m’enlevait, 3 pertes immenses, colossales, abyssales en à peine plus d’une année.

C’était cela la vie ? Ces drames à répétition, cette tristesse collée à mon existence, ces pleurs qui sans cesse revenaient ? Cette désespérante sensation que c’était le pire qui chaque fois gagnait ?

Incapable de trouver une réponse satisfaisante, j’ai devancé l’appel du service militaire et suis parti faire mon école de recrues au début 1981, sans aucun doute une manière de fuir ce quotidien qui n’était que tristesse et inquiétude. Mais, à 19 ans, peut-on anticiper que fuir ne règle jamais rien, au mieux on retrouve ses soucis au retour, au pire on les emporte avec soi.

Les années ont passé, agrégées en décennies, et un jour j’ai eu le dernier âge de ma mère… j’avais 49 ans. Je ne me sentais pourtant pas vieux, j’avais encore de multiples projets, des envies à foison et une existence devant moi.

Ce rendez-vous avec la cinquantaine approchante m’a submergé de tendresse pour l’auteure de mes jours car j’ai – enfin – compris ce que sa propre existence avait eu de terriblement bref et impitoyable.

A peine le temps de sortir d’une enfance difficile, avoir 8 ans au début de la guerre dans une fratrie valaisanne d’une dizaine de rejetons signifiait aller travailler dans une autre famille contre la subsistance de base.

Comment le fils unique qui rédige ces lignes peut-il espérer comprendre ce que peut être le déchirement d’être arrachée à sa tribu dans un contexte de conflit global alors que l’on est encore qu’une jeune enfant ?

Notre période de pandémie, avec sa remise en cause de notre modèle sociétal si défaillant (mais c’est un autre sujet) ne doit nous en donner qu’une très pâle impression.

La guerre enfin terminée, le travail toujours, le déménagement à Genève, une responsabilité de gérante d’une Coop dans le quartier des Charmilles, une rencontre, un mariage et un désir irrépressible d’enfant … qui ne veut pas venir.

Pourtant, pensait-elle, j’y ai droit, j’ai enfin droit à ma famille, à celle dont on ne me séparera pas, je veux donner cette tendresse que je n’ai pas assez reçue ; son attente sera longue, très longue.

Mariage en mai 1956 et le bonheur d’être mère, la délivrance, en août 61.

Georgette Martin, née Perruchoud

5 longues années, sa guerre à elle, cette victoire qu’elle voulait, qu’elle devait à tout prix remporter.

J’étais là, elle avait enfin sa famille, elle avait son fils, l’existence lui remboursait à 30 ans ses années de tristesse mais il y avait un secret, un terrible secret qui le restera encore car le moment de le briser ne peut pas être celui de l’anniversaire de sa disparition.

Sa famille autour d’elle, elle a sans doute cru qu’elle avait droit au bonheur et à la tranquillité mais le chemin ne fut ni plat ni aisé, beaucoup de travail, peu de repos mais une sensation de progresser avec une belle maison à Genthod et un chalet à Vercorin, là ou ses racines plongeaient dans l’histoire des Perruchoud, Rudaz, etc.

L’histoire ?

La sienne trouvait sa trame dans les tragédies grecques, avec un créateur qui allait la broyer, s’acharner, et comme dans Euripide ou Sophocle mettre en scène 3 personnages (elle, mon père et moi) qui allaient endosser plusieurs costumes au cours du temps, démontrant en miroir des poèmes grecs d’il y a presque 3 millénaires, ce que c’est d’être humain, de la bonté à la cruauté, de la lumière aux ténèbres, de l’espoir au renoncement, du néant à l’immortalité.

Georgette Martin, née Perruchoud, ma mère, ma Maman, était une battante, de celles qui ont peur devant l’ennemi mais que cette peur va transcender, transformer, animer et permettre de grandir. Ses 5 années de lutte pour être mère ont eu pour écho ses 5 années de lutte contre le cancer.

Et si cette saloperie a fini par terrasser son enveloppe physique, quelques pas sur les chemins de Rome, Compostelle et du toit de l’Afrique, en compagnie de mes fils, m’ont convaincu que la chrysalide restée sur terre a laissé s’échapper une âme qui est montée directement au ciel.

Elle est finalement parvenue à avoir la famille dont elle rêvait tant et est devenue quatre fois grand-maman du haut de son nuage, ses 4 quatre petits-fils Michael, Manuel Jr, Maxence et Mallory ne pourront jamais pu goûter ses tartes aux pommes, sa gelée de coings ou ses caramels, ils n’entendront jamais sa voix que même moi j’ai oubliée et ne pourront jamais aller se réfugier chez elle qui aurait adoré les défendre contre le monde entier.

Mais, elle leur a fait le plus beau des cadeaux car coule dans leurs veines cet amour, cette foi, cette bonté, cette loyauté, cette passion, ce courage, cette résilience qui étaient … ELLE.

Aujourd’hui, jeudi 12 novembre 2020, il y a 40 ans qu’elle est partie, c’était aussi bien hier qu’il y a une éternité, j’ai manqué d’une Maman la majeure partie de mon existence mais pendant ces 19 années malgré tout partagées, elle m’a montré le chemin, elle l’a ouvert, à nous, mes fils et moi et tous ceux qui suivront, de nous en montrer dignes.

L’amour rend immortel…

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